ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



Une Bande de Jazz Dans Notre Salon


Author | Autor: Alexandre Staut


Translated by Yann René Danjou

Il allait arriver tout seul aux pompes funèbres, soupirer, et demander de l’aide
à Geraldinho, l’assistant de son père. Pendant les funérailles auxquelles il
participait, dans toutes, le jeune homme avait l’habitude d’amuser les enfants,
il les faisait tourner en l’air et disait qu’un jour, ils joueraient à cachecache
au milieu du cimetière.
Il disait, parfois, que le petit garçon pourrait se cacher dans les cercueils blancs
qui conservaient les enfants dans leurs cachettes éternelles. Geraldinho pouvait le
protéger de ses peurs.
“Je connais déjà tout sur ce qui se passe dans cet endroit, par coeur. Maintenant
je veux le voir de mes yeux.... le travail du père. Cette chose qu’ils appellent la
mort. La mort” répéta-t’il dans sa tête, comme pour se donner du courage et pour
que ses pas glissent dans la rue.
Il pensa aux cauchemars qu’il pourrait cultiver après sa visite.
Il n’y avait plus moyen.
Il ne pouvait plus revenir en arrière au sujet de sa petite décision. Et les enfants,
quand ils ont des illuminations, ils sont efficaces, même si personne ne s’intéresse
beaucoup à ça.
Il allait le faire.
Tout doucement, il arriverait aux pompes funèbres.
Un pas de plus et il pensa à l’histoire que sa mère racontait toujours à la maison...
Les allemands ramassant les juifs dans les rues, marquant leurs fronts au fer
rouge, comme s’ils étaient des cochons de lait.
Où est-ce que c’étaient les juifs qui attrapaient et faisaient souffrir les allemands?
Il ne savait plus.
Il ne savait pas.
Il pensa à la souffrance de sa mère, étirée sur son fauteuil, appelant à l’aide, les
petits saints sur les genoux. “J’y vais, j’y vais, maman” dit-il à voix haute, “ maman,
je vais demander de l’aide à papa.”
Un pas de plus, et il pensa au jazz, en observant les fourmis qui marchaient
maladroitement sur son chemin. Il se souvint de la musique de son père. Il pensa au
jazz, de nouveau. A la profession de son père. Aux deux professions de son père.
Il regarda pour voir où allaient les fourmis, qui semblaient concentrées en une
file qui allait cogner dans un mur blanchi à la chaux.
Il avança, regarda derrière lui, sentant un mélange de confiance et volonté d’ou-
blier ce qu’il allait trouver devant lui, jusqu’à ce qu’il perde de vue la trace des fourmis.
En même temps qu’il fixait le regard sur ses pas, il aperçut le petit portail sur
lequel il s’était appuyé quelques minutes auparavant.
Il vit le Ipê qui était devant la maison, les flamboyants.
Il regarda sur les côtés à la recherche des amis du foot de bouton, des billes,
chercha des fantômes qui pouvaient rôder dans le voisinage, examina s’il y avait
des nazis cachés derrière la cime des arbres, s’il y avait des gens qui avaient des
marqueurs de front au poing, prêts à emmener les petits juifs.
Il avait son texte tout prêt au cas ils l’arrêteraient : il allait chercher un ballon
chez Carolino.
Seulement ça.
C’était ça son petit discours.
La rue était déserte. Il n’y avait pas de bruit de vent, d’oiseau, il n’y avait pas
de feuilles se balançant dans l’air.
Tout le monde devait être collé à sa radio, pantois, écoutant les nouvelles sur
l’homme qui, peu de temps avant, avait quitté le pouvoir.
Getulinho.
Président.
Un saint, selon la mère.
Il avança avec plus de conviction en s’apercevant que personne ne le suivait.
Il savait que les pompes funèbres fonctionnaient avec la morgue.
Là aussi il y avait la salle des funérailles, qui se trouvait à côté du cimetière,
dans une rue fleurie.
Cela n’était pas loin de chez lui.
Il ne savait pas, pourtant, quelle direction prendre.
Tout de suite dans les premiers pas, la première fois qu’il était sorti vers l’inconnu,
il s’était senti libre, même sans savoir comment se le formuler à l’esprit.
Sans savoir, il respira la liberté.
C’était comme si le son de la flûte de son père le guidait.
La musique qui, après l’avoir écoutée, allait se perdre à l’infini, dans l’immatérialité,
jusqu’à ne devenir plus rien, et alors silence.
Mais ni même la musique douce le délivrerait du frisson qu’il avait senti dans
les premiers pas, un tremblement qui s’était installé dans sa colonne vertébrale.
Une peur qui le faisait trembler sur ses bases.
Une envie de faire pipi, caca. Il passa son index entre ses fesses pour voir si
tout allait bien de ce côté-là. Respira à fond en remarquant que son derrière était
sec. Il sentit la pointe de ses doigts et se sentit envahi par une confiance idiote. Il
sortit son sexe de son pantalon et pissa avec plaisir, en dessinant avec le jet, dans
le sable, une rivière pour les fourmis de la rue.
Il regarda autour de lui pour s’assurer que personne ne le disputerait à cause
du pipi versé. L’assurance qu’il sentit en ne voyant personne lui démontra que
continuer ses petits pas était la chance tant attendue qui lui permettrait de grandir
et avoir sa place au sein de la famille. Il était déjà bien grand, il allait devoir en être
le témoin un jour. Que ce soit le plus tôt possible.
Trois ou quatre pas en plus. Il pensa changer d’avis. Pourquoi ne pas aller au
Club 9 de Juillet et voir la scène sur laquelle son père brillait? Pourquoi ne pas aller
au cinéma? Il n’y était jamais allé, ce cinéma où les femmes passaient dans une taille
hors norme, comme si elles “étaient photographiées vivantes, comme disait son
père. Pourquoi ne pas aller chercher un ami pour l’accompagner dans l’aventure?
Non!
Il se devait de faire ça seul. Tout seul. Et le narrateur de cette histoire laisse
bien clair que le petit garçon n’avait pas ces idées en tête. Il vivait ces sentiments.
Et cela suffisait. Il sentait avec toutes les forces qu’un enfant est capable de réunir.
Et cette force continua à le guider vers l’inconnu, comme si le vent soufflait à
son oreille la meilleure direction à prendre.
Quand la peur se rapprochait, il puisait dans ses souvenirs les scènes des
concerts dans la salle, les soeurs sur le canapé, la table basse avec les flûtes, le père
fluctuant dans la pièce. Il le voyait se contorsionner pour faire sortir la musique de
ses joues, du ventre, voyait aussi ses souliers vernis. Maintenant, en regardant ses
propres pieds, il voyait ses pas peureux, les mêmes qui se balançaient dans l’air,
satisfaits et dansants.
Il pensa une fois de plus à changer de direction. Aller au club. Il suffisait de descendre
deux rues. Il connaissait bien le chemin, même s’il ne savait pas les noms des
rues de la ville. Là-bas il allait retrouver une ambiance de musique, de fête.
Il était décidé. Il allait au club. Mais soudain il se libéra de la peur. Ses pas
étaient rythmés par des extraits de chansons entendues dans le salon de la maison.
De la porte du club 9 de Juillet, il pourrait entendre la présence de la musique,
même en ne faisant rien d’autre qu’espionner la bâtisse monumentale, du trottoir. Il
pourrait embellir son imagination, penser à l’instant de la rencontre de ses parents,
même s’il avait du mal à imaginer sa mère dansant sur ce jazz.
Était-ce la vie difficile et la guerre qui avaient fait qu’Ondina se transforme en
pierre quand le sujet tombait sur la musique ? Alors qu’il tapait dans les petites
pierres, sur son chemin, il s’apercevait que même les plus minuscules savaient danser
dans l’air, elles dansaient, dansaient, jusqu’au moment de retrouver une place
sur le sol, où elles se reposaient, oubliées de tout et tous. Voilà. C’est ça qui était
arrivé à sa mère. Quelle tristesse. Pour le père. Pour la famille.
Il avança un peu plus, et, au centre des collines de la ville, d’un coin de rue, il
sentit du soulagement, en voyant le club, que son père citait tellement. “Regarde la
grande bâtisse”, disait le père, quand il passait devant la construction, qui n’était pas
si loin que ça de la maison. “C’est là que les flûtes aidèrent ta mère à s’approcher ....”
Pourquoi avait-elle donc bouché ses oreilles, soudainement, pour n’écouter
que de la musique de procession? Il ne comprenait pas. Mais il aurait aimé qu’elle
apprécie non seulement la musique d’église, du son des fanfares qui précédaient
les nouvelles à la radio, mais aussi la musique du club, de la flûte, de la musique du
salon, de la musique chantée et jouée, des voix des chanteuses et du cinéma, cette
chose étrangement belle qu’il imaginait être le cinéma.
Alors, en évoquant ces idées sur sa mère et la musique, il sentit une forme de
soulagement. Marcha un peu plus. Et se rendit compte que le coin de rue où il se
trouvait était en territoire connu.





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