ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



Sermons, Tome 1, « Sermon du cinquième mercredi de Quarême »


Author | Autor: Antônio Vieira


Translated by Violaine Ribardière

I.



Un Aveugle et de nombreux aveugles ; un Aveugle guéri et de nombreux

aveugles inguérissables ; un Aveugle qui bien qu’il n’ait pas d’yeux a

vu, et de nombreux aveugles qui bien qu’ils aient des yeux n’ont pas

vu, c’est en résumé la substance de tout ce vaste Evangile. Le Christ

à Jérusalem accorda miraculeusement la vue à un aveugle de naissance : Scribes

et Pharisiens examinèrent ce cas comme une chose que l’on n’avait encore jamais

vue, et dont on n’avait jamais entendu parler ; l’aveugle lui-même les convainquit

par des arguments, des raisons, et bien davantage par l’évidence du miracle. Et

quand ils auraient dû reconnaître et adorer dans l’ouvrier d’une si grande merveille

le vrai Fils de Dieu et le Messie promis (comme le fit l’Aveugle), aveugles de jalousie,

obstinés dans la perfidie, et rebelles contre le Tout-Puissant lui-même, ils

nièrent, blasphémèrent et condamnèrent le Christ. De telle sorte que la même lumière

manifeste de la Divinité donna des yeux à un homme et fit ciller les autres,

pour l’un fut lumière, et pour les autres fut éclair, illumina l’un, blessa les autres,

soigna l’un, rendit les autres malades : à l’Aveugle elle fit voir, et ceux qui voyaient

elle les aveugla. Ce n’est pas une réflexion mienne ni d’une quelconque autorité

humaine, mais bien du Christ lui-même. Le Miraculeux Seigneur voyant quels effets

produisait sa merveille conclut ainsi : Ego in hunc mundum veni, ut qui non vident,

videant ; et qui vident, caeci fiant. Or donc, le fait est (dit le Christ) que je suis venu

en ce monde pour que les aveugles voient, et que ceux qui ont des yeux deviennent

aveugles. Non que cela fût la fin de sa venue, mais parce que tels en furent les

effets. Les aveugles virent, parce que l’Aveugle reçut la vue, et ceux qui avaient des

yeux devinrent aveugles, parce que les Scribes et les Pharisiens restèrent aveugles.

Ces deux parties de l’Evangile posées, laissant de côté la première, je traiterai

seulement de la seconde. L’homme qui n’avait pas d’yeux et a vu est déjà guéri ;

ceux qui ont des yeux et ne voient pas, ceux-là ont besoin d’un remède et c’est

pour eux que tout mon discours s’emploiera. Vidit hominem caecum : le Christ vit

un Aveugle, sans yeux ; nous allons voir de nombreux aveugles avec des yeux. Le

Christ vit un homme sans yeux, qui ne voyait pas, et bientôt recouvra la vue ; nous

allons voir de nombreux hommes avec des yeux, qui ne voient pas, et pourront voir

eux aussi s’ils le veulent. Dieu m’est témoin que j’ai fait le choix de ce sujet pour

voir s’il est possible aujourd’hui de guérir quelque cécité. Je connais bien la faib-

lesse et la disproportion de l’instrument, mais celui-là même qui permit au Christ

de réaliser le miracle m’encourage à espérer. Vers la terre le Seigneur s’inclina, fit

de sa main Toute-puissante un peu de boue, l’appliqua sur les yeux de l’Aveugle, et

quand il semble qu’il aurait dû les obscurcir et les aveugler davantage avec la boue,

avec la boue il les ouvrit et les illumina. Si le Christ avec de la boue donne la vue,

quel aveugle sera tellement aveugle, et quel instrument tellement faible et inapproprié,

que de l’efficacité et des pouvoirs de sa Grâce nous ne puissions attendre de

semblables effets ? Prosternons-nous (comme le fit l’Aveugle) à ses Divins pieds, et

demandons pour nos yeux un rayon de cette même lumière, par l’intercession de

la Mère de Miséricorde, dans la Maison de laquelle nous nous trouvons. Ave Maria.



II.



Vidit hominem caecum. L’Aveugle qu’aujourd’hui le Christ a vu pâtissait d’une

seule cécité. Les aveugles que nous allons voir, nombreuses étant leurs

cécités, ils n’en pâtissent pas, au contraire ils les savourent et les aiment, d’elles ils

vivent, d’elles ils se nourrissent, par elles ils meurent et avec elles. C’est à la découverte

de ces formes de cécité qu’ira notre discours. Que Dieu lui vienne en aide à

la mesure de son importance.

Ce que le Christ a estimé être le plus grand dérèglement de la nature, ou l’indice

de malice le plus grand dans la cécité des Scribes et des Pharisiens (qui sera

le triste exemple de la nôtre), c’est que c’était la cécité d’hommes qui avaient les

yeux ouverts. Ut videntes caeci fiant. Les Scribes et les Pharisiens étaient les sages

et les docteurs de la Loi, ceux qui lisaient les Ecritures, ceux qui interprétaient les

Prophètes, et à cause de cela même ils étaient plus que tous tenus de reconnaître le

Messie, et plus que jamais dans le cas présent. Isaïe, au chapitre trente-deux, parlant

de la Divinité du Messie et de sa venue en ce monde, s’exprime ainsi (qu’ils écoutent

ce Texte, les incrédules) : Deus ipse veniet, et salvabit vos. Tunc aperientur oculi caecorum.

Dieu en Personne viendra vous sauver, et en signal de sa venue et comme

preuve de sa Divinité, il donnera la vue aux aveugles. Déjà il avait dit la même chose

au chapitre vingt-neuf : De tenebris, et caligine oculi caecorum videbunt. Et il dit

encore la même chose au chapitre quarante-deux : Dedi te in faedus populi, in lucem

gentium, ut aperires oculos caecorum. Pour cette raison, quand le Baptiste envoya

demander au Christ s’il était bien le Messie : Tu es, qui venturus es, an alium expectamus

? le Seigneur, préférant répondre par des oeuvres plutôt que par des paroles,

le premier miracle qu’il réalisa devant les ambassadeurs fut de donner la vue à des

aveugles : Renuntiat Joanni quae audistis, et vidistis : caeci vident. Or, si le premier et

le plus évident signal de la venue du Messie, si la première et la plus évidente preuve

de sa Divinité et Toute-Puissance étaient de donner la vue aux aveugles, et si entre

tous les aveugles auxquels le Christ a donné la vue, aucun n’était plus aveugle que

celui-ci, et aucune vue plus miraculeuse, car il était aveugle de naissance, et la vue

ne fut pas recouvrée mais nouvellement créée, comment les Scribes et les Pharisiens

s’égarèrent-ils à ce point que, voyant le miracle, ils ne voyaient ni ne reconnaissaient

le miraculeux ? Vous verrez tout à l’heure quelle était la cécité de ces hommes. La

cécité qui aveugle en fermant les yeux n’est pas la plus grande ; celle qui aveugle en

laissant les yeux ouverts, celle-là est la plus aveugle de toutes, et telle était celle des

Scribes et des Pharisiens. Hommes aux yeux ouverts et aveugles. Aux yeux ouverts,

parce que, en tant que lettrés, il lisaient les Ecritures et comprenaient les Prophètes;

et aveugles parce que, voyant les prophéties réalisées, ils ne voyaient ni ne reconnaissaient

Celui qu’elles avaient annoncé.

Un de ces lettrés aveugles était Saül, qui plus tard se fit appeler Paul, et voyez

comment le Ciel lui révéla quelle était sa cécité. Saül allait sur le chemin de Damas,

armé de provisions et de colère contre les disciples du Christ, quand, alors qu’il

s’apprêtait à entrer dans la ville, voici que foudroyé par la main du Seigneur luimême,

il tombe de cheval, stupéfait, interdit et subitement aveugle. Mais comment

cette cécité survint-elle ? Apertis oculis (dit le texte) nihil videbat. Les yeux

ouverts, il ne voyait rien. La Ville, les murs, les tours, le chemin, les champs, ses

compagnons autour, et Saül les yeux ouverts qui ne voyait rien, qui ne se voyait

pas lui-même ! Là fut tout le merveilleux de la cécité. Si l’éclair lui avait enlevé les

yeux ou les lui avait fermés, ce n’était pas merveille qu’il ne vît pas, mais ne rien

voir en ayant les yeux ouverts, Apertis oculis nihil videbat ! Telle était la cécité de

Saül quand il persécutait le Christ, telle celle des Scribes et des Pharisiens quand

ils ne le croyaient pas, et telle la nôtre (qui est plus grande), nous qui croyons en

Lui. Bien plus merveilleuse est notre cécité que le recouvrement même de la vue

par l’Aveugle de l’Evangile. Cet Aveugle, quand il n’avait pas d’yeux ne voyait pas,

mais il vit une fois qu’il eut des yeux ; nous avons des yeux, et nous ne voyons pas.

Dans cet Aveugle, il y eut cécité et vue, mais à des moments différents ; en nous,

au même moment la vue est jointe à la cécité, parce que nous sommes aveugles

les yeux ouverts, et à cause de cela plus aveugles que tous.

Si nous promenons nos yeux sur le monde, nous apercevrons que tout entier,

ou presque, il est peuplé d’aveugles. Le Gentil aveugle, le Juif aveugle, l’Hérétique

aveugle, et le Catholique (qui ne devrait pas l’être) aveugle lui aussi. Mais de tous

ces aveugles, lesquels vous paraissent être les plus aveugles ? Sans aucun doute

nous les Catholiques. Parce que les autres sont aveugles les yeux fermés, et nous

sommes aveugles les yeux ouverts. Que le Gentil coure sans frein après les plaisirs

de la chair, qu’il suive les lois dépravées d’une nature corrompue, c’est de la cécité.

Mais cécité les yeux fermés : la Foi ne lui a pas ouvert les yeux. Mais le Chrétien, qui

a la Foi, qui connaît l’existence de Dieu, du Ciel, de l’Enfer, de l’Eternité, que celui-là

vive comme un Gentil ? C’est de la cécité les yeux ouverts, et pour cette raison il

est plus aveugle que le Gentil lui-même. Que le Juif considère la Croix comme un

scandale, et que, pour ne pas avouer qu’il a crucifié Dieu, il ne veuille pas adorer

un Dieu crucifié ? C’est incontestablement de la cécité, mais de la cécité les yeux

fermés. Pareillement, parmi ceux qui avaient été mordus par les Serpents dans le

désert, seuls guérissaient ceux qui voyaient le serpent brandi par Moïse, et ceux qui

n’avaient pas d’yeux pour le voir ne guérissaient pas. Mais que le Chrétien (comme

Saint Paul en pleurait) soit l’ennemi de la Croix, et qu’adorant les stigmates du

crucifié, il ne guérisse pas de ses propres blessures ? C’est de la cécité les yeux ouverts,

et pour cette raison il est plus aveugle que le Juif lui-même. Que l’Hérétique

ayant été baptisé, et se disant Chrétien, ne se conforme pas à la Loi du Christ, et

dédaigne l’observance de ses commandements ? C’est de la cécité, mais là encore

de la cécité les yeux fermés. Il croit à tort que le Sang du Christ suffit pour être

sauvé, et que les oeuvres personnelles ne sont pas nécessaires. Mais le Catholique,

qui croit et sait de manière incontestable par le Rayonnement de la Foi et de la

raison que la Foi sans oeuvres reste morte, et que sans oeuvrer et vivre pour le bien,

personne ne peut être sauvé, que celui-là vive à la façon de Luther et Calvin ? C’est

de la cécité les yeux ouverts, et pour cette raison il est plus aveugle que l’Hérétique

lui-même. Nous sommes donc plus aveugles que tous les aveugles.

Et s’il semble à certains que je passe les limites quand je dis que notre cécité,

celle des Catholiques, est plus grande que celle de l’Hérétique, du Juif et du Gentil,

que serait-ce si je disais qu’entre toutes les cécités, la nôtre seule est cécité véritable,

et qu’entre tous ces aveugles nous seuls sommes les aveugles ? Or je le dis, et

il en est ainsi, pour notre plus grande horreur et confusion.

(...)




1. L’expression « aujourd’hui » fait référence, selon les cas, ou bien au jour du prêche à Lisbonne, ou

bien au jour évoqué par l’Evangile selon Saint Jean, celui où le Christ a vu un homme aveugle de

naissance, « Vidit hominem caecum » (Jean, 9, 1), les deux se superposant le plus souvent dans le

sermon de Vieira.





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