ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



Ma vie sans douche


Author | Autor: Bernardo Azjenberg


Translated by Emilie Audigier

Un court-circuit aura sans doute brûlé la résistance de la chaudière à la
maison. Je me suis même déshabillé, mais sur le trajet entre la chambre
et la salle de bain j’ai changé d’avis : la simple idée d’entrer sous la
douche glacée en hiver m’a donné des frissons ; j’ai donc laissé tomber.
Je ne transpirais même pas – au contraire, la nuit avait été froide. Je mis mon odorat
en branle pour vérifier l’état de mon corps et conclus que oui, je pouvais me
dispenser de douche en ce début de matinée.
Je travaille dans un institut dont le principal objectif, entre autres missions,
est d’élaborer des calculs de manière claire, didactique et précise, qui démontrent
la grandiosité des risques existants, pour l’humanité et pour la planète comme
un tout, face au consumérisme d’eau effréné et irresponsable – surtout dans les
grandes villes.
Faisant partie d’un groupe chargé de contruire des exemples créatifs basés
sur la vie réelle, capables de convaincre les gens de changer leurs habitudes quotidiennes
de façon à diminuer les risques et ainsi, à préserver ce si précieux trésor
qu’est l’eau, et à partir de cette dernière, tous les êtres marins, les animaux et les
hommes. (Ce que j’ai mentionné ici en caractères italiques a été tiré d’un document
interne que j’ai rédigé il y a de cela quelques mois, sur commande d’un journaliste,
et qui résume les raisons d’être de l’Institut).
Ce matin-là, lorsque j’ai arrêté de prendre la douche, je me suis dédié au travail
avec plus d’ardeur que d’habitude. D’un autre côté, je n’ai pas réussi, à m’empêcher
de penser que, sachant qu’une douche dure en moyenne 15 minutes, j’aurais arrêté
d’utiliser 135 litres d’eau ; et par mois, si je continuais à ne pas prendre de douche,
j’ai calculé, ce serait plus de quatre mille litres, ou environ quatre mètres cubes
d’eau. En termes financiers, cela coûterait environ 16 réals, autrement dit, près de
trente pour cent de ma facture d’eau de célibataire à la fin du mois.
A plusieurs moments dans la journée, j’ai pensé chercher sur internet un service
spécialisé pour changer la résistance de la chaudière – cela ne m’était jamais
arrivé – ou faire je ne sais quoi qui soit nécessaire pour ramener l’eau chaude. Mais
pas tout ce que j’ai ébauché dans une recherche. Je me suis souvenu que, dans
mon adolescence, j’avais l’habitude de passer jusqu’à deux ou trois jours sans prendre
de douche – et je ne me suis pas senti mal. Pourquoi ne pas reprendre l’idée,
au moins à titre d’expérience ?
Ma vie, à ce moment-là, était un mince filet d’eau qui passait tristement sur
un terrain de forêt décolorée. En dehors du travail à l’Institut, je vivais absorbé par
la télévision ou surfant des heures sur les vagues de décombres théoriquement
informatifs sur internet ; de temps à autres, j’allais au cinéma ; rarement j’allais
voir un match de foot. À cause de l’artroscopie de mon genou gauche à laquelle
je m’étais soumis l’année d’avant, j’avais suspendu toute activité physique. En fait,
le plus décisif, c’était que ma copine allait encore passer trois semaines, pour un
séjour de deux mois à Manaus pour un genre de stage dans la filiale de l’entreprise
de pièces électroniques où elle travaillait. Et moi, par dessus le marché, je n’ai pas
d’amis (l’un des héritages que mes parents m’avaient laissé, qui n’allaient jamais
chez des amis, ni ne recevaient personne pendant tout le temps où j’avais habité
avec eux). J’étais donc seul, enlisé dans l’ennui (sans compter que ma copine et
moi nous étions disputés, je dirais, grave, la veille de son départ).
Mes trois collègues du groupe de travail m’ont questionné du regard, curieux
de savoir d’où venait cet extraordinaire élan en plein lundi matin. La réponse, c’est
sûr, résidait dans la décision que j’avais prise bien plus tôt et qui m’avait laissé
pour le moins assez agité, presque heureux ; mais j’ai préféré garder le secret. Le
séjour, ensuite, s’est déroulé sous un nuage interne d’impatience, ce que je n’avais
pas ressenti depuis longtemps, peut-être depuis le jour où, quatre ans auparavant,
récemment diplômé en sociologie, je me préparais à faire un entretien qui
concluerait mon contrat avec l’Institut. L’enthousiasme semblait être, au fond, un
sous-produit mal dissimulé de cette anxiété. Tant et si bien que le soir, avant de
rentrer chez moi, je suis passé chez le coiffeur, et pour encourager encore plus ma
position anti-douche, j’ai demandé à qu’il me rase la tête – à la machine première
vitesse, ce n’était pas la peine d’avoir la boule à zéro.

Célio, c’est toujours bien de commencer une conversation en disant ce dont tu
es sûr. Donc pour se calmer toi et moi, je te dis : je trouve pas que tu sois un débile
mental ridicule ! Même s’il y a quand même pas mal de raisons ... Mais regarde juste
ce qu’il se passe : toi et tes discussions toujours compliquées et tout et tout. Sans
la moindre sensibilité envers quoi que ce soit. Alors je te dis : un homme amoureux
n’est pas comme ça. Tu as déjà aimé et tu sais ça. Tu parles toujours beaucoup (ce
qui est bien...), mais tu deviens de plus en plus laid. Et moi je te dis : un homme
amoureux ça n’est pas comme ça. Ta maison comme toujours, ta manière d’être, et
tout et tout. Mais le plus important, c’est pas ça. Le plus important c’est que Célio
amoureux n’est pas comme ça ! Ah ! Et ça c’est tellement important pour moi ! Parfois
tu fais quelques trucs. Mais ça passe. Je cherche à comprendre. Mais c’est très
difficile. Alors j’en déduis mes propres conclusions, et elles sont souvent vraies (ou
pas). Toi amoureux de Débora – oui, moi en personne, ta Débora – n’est pas là. Je
t’assure. Rien n’a changé en toi, si ce n’est l’apparition de grands discours, de billets
à mon attention, et c’est encore utile que je te dise ce que toi tu écris, le sens de ce
que tu écris. Alors je me demande : mais pourquoi ? Toi, avec tes principes si nobles
! Comme ça, sans plus. À quoi ça sert ? En dehors de n’importe quel discours,
cette personne tombe amoureuse, parle de l’être aimé passionnément. Et ce rite si
ancien de vivre à deux, qui a survécu aux guerres et aux révolutions, à tant de sang
et d’horreur, ce rite a ses raisons d’être. Quelques unes, dit-on, bien ridicules. Mais
nous, humains nobles, aux objectifs illimités, maintenons ce rite vivant pour bien
vivre. Nous cherchons à concrétiser cette absence de limites dans la vie simple de
tous les jours. Et toi, Celito, que fais-tu ? Tu parles, tu parles... J’en ai ras le bol. Un
homme, après avoir passé une après-midi comme samedi dernier (la veille de mon
voyage !) avec une femme, ne peut pas se sentir comme ça. Donc je me dis : Célio
n’est plus amoureux de moi. Ah ! Mais je ne peux pas le croire. C’est impossible.
Célio et Débora ont arrêté de baiser ensemble... Avec moi... C’est pas possible...
Ah, ça je suis désolée. Celito n’est plus amoureux, mais on baise encore ensemble
! Donc pourquoi il est réticent ? Pourquoi il fait l’homme-enfant ? Pourquoi il se
montre si enfantin et ridicule ? Par jalousie... Mais il n’y a plus personne. Elle est
seule dans sa maison ! Vraiment ? Elle doute... intrigue. Peur. Vacillation. Je sais
maintenant : Célio est malade de Débora. Mais que c’est bien ! Maladie épidémique
ou endémique ? Et cette maladie qui reste à l’intérieur de toi pendant toutes ces
années. Souffrant... Amour, vertige... Mais quelle ironie ! Juste maintenant que je me
sens bien pour avoir à nouveau envie de baiser avec lui. Qu’il me manque. Regarde
: Débora ressent le manque de ne pas avoir vu Célio pendant dix jours, et juste
maintenant il décide de se barrer ! Au moins là, je la vois comme ça cette absence
totale de contact depuis que je suis arrivée a Manaus. Pourquoi tu n’as pas fait ça
avant ? Tout serait donc résolu. Ah, mais Celito a toujours été compliqué en amour.
Et c’est comme ça qu’il m’a perdue pendant une période. Mais cette vie de merde
ne se répètera pas.
J’étais là et j’ai vu. J’ai été présent tout le temps ; et j’ai entendu. J’ai lu. Je
me suis senti redevant envers eux, de ce poste privilégié, du centre de mon extrême
solitude, je reconstitue tout ici. On dit que les esprits atteints par un type de
traumatisme dressent souvent des barrières contre le flux de sensations violentes.
Dans mon cas, reconstituer les événements chaotiques est une façon de sortir de
la médiocrité, essayer du moins de sortir de ma propre légèreté d’avocat; moi, qui
ait toujours vécu à travers la vie des autres, sans connaître ce qu’il allait se passer
dans mon parcours si ce n’est les prochains mètres, sans savoir ce qui arrivera au
prochain carrefour. Eux, non, ils construisent les carrefours.


Flora, Flora a été, elle aussi, un carrefour !


Mais reconstituer, ici, peut signifier aussi un moyen d’enfreinter un nouveau carrefour
que Flora, toujours elle, nous impose et à partir duquel il n’y aura pas de retour.
Je dois parler de moi à moi-même. La décision tragique de Flora l²impose.
Mais pas seulement pour moi.
Si j’écris et parle de moi, de Waisman et de Flora, c’est aussi, peut-être lus
que tout, pour toi, Célio. Tu dois le savoir. Tu mérites le droit de savoir. Tu dois et
mérites le droit de me connaître. Tu dois mieux me connaître. Si elle a décidé de
partir, alors c’est à partir de moi, je le sens, et seulement à partir de moi, que tu
pourras savoir les choses qui nous appartiennent, je veux dire, les tiennes aussi.
J’ai besoin de savoir plus sur moi-même pour mieux me connaître. Voilà ma motivation,
je l’admets.
Je me suis marié deux fois, mais je ne voulais pas d’enfants. Et je ne regrette
pas. Au contraire. Quand je vois ceux qui ont élevé leurs enfants, mes amis et des
connaissances, je préfère vraiment ne pas en avoir eus : peu de joies pour beaucoup
de soucis et de dégoûts, peu de compensations pour beaucoup de déceptions
nuits passées à mal dormir – un rapport qualité prix coûts-avantage franchement
défavorable. Je sais qu’aujourd’hui Waisman est peut-être comme ça, mais
ce serait seulement l’une des différences entre nos vies, et c’est sûr, l’une des moins
importants.





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