ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



Poupées Russes


Author | Autor: Eliana Cardoso


Translated by Mélanie Fusaro

Quand Leda se souvient de Francisca


Elle aimait les huîtres, la langouste, les marrons glacés et le champagne.

J’aimais les friands, la glace à la vanille et le jus de mandarine. Elle était

grande, belle et légère sur ses talons fins. J’étais petite et je portais des

mocassins avec des chaussettes en coton. Elle avait l’habitude de chanter.

Si elle n’avait pas été sculptrice et céramiste, elle aurait pu être musicienne

ou bien d’autres choses, mais elle n’a jamais regretté la profession qu’elle avait

choisie. Le succès arriva tôt. Elle exposa ses oeuvres dans le monde entier. Elle fut

applaudie. Elle gagna des prix. Je suis galeriste, comme tante Rosália, et sinon,

je ne sais pas quelle profession je pourrais exercer. J’aime ce que je fais, mais je

laisse souvent passer une bonne affaire. J’aimerais chanter et je ne le peux pas.

Je chante faux. Je ne sais pas non plus gérer mon temps. Elle savait. Je ne sais

pas danser. Elle savait. Je ne sais pas ouvrir la bouche au milieu de gens sympas.

Elle savait, et elle les enchantait. Elle adorait les fêtes et s’habillait avec soin pour

n’importe quel événement. Je n’ai jamais compris pourquoi on doit se changer

pour sortir de chez soi.

Je m’appelle Leda.

Elle avait beaucoup de noms : Mme. Francisca pour les reporters qui venaient

l’interviewer dans son atelier de céramique au fond de la maison. Dona Francisca

pour la cuisinière. Chica pour les amies avec lesquelles elle prenait le thé le jeudi.

Chiquinha pour tante Rosália, sa meilleure amie. Querida pour la voix de baryton

que j’entendais dans l’extension de l’atelier quand elle courait répondre au téléphone

dans la chambre. Tamère pour papa.

-Leda, demande à Tamère si elle en a encore pour longtemps.

J’ouvris la porte de l’atelier.

-Tamère, papa demande si tu en as encore pour longtemps.

Tante Rosália et elle rirent. Tante Rosália dit, au milieu des éclats de rire :

-Leda. Attention. Tu vas bientôt avoir six ans, n’est-ce pas ? On ne dit pas « ta

mère ». C’est « ma ».

Parfois, les explications de tante Rosália compliquaient tout. Tamère était ma

pour elle ? C’est-à-dire, à elle ? Peut-être. La confusion durait moins d’une minute.

J’étais habituée à nier la présence de tante Rosália quand elle disait ce que je ne

voulais pas entendre. Il n’y avait pas d’erreur. Pour moi, Francisca avait toujours été

Tamère et elle continua à être Tamère même après que j’eus compris le pourquoi

de ce nom, bien avant d’apprendre les possessifs à l’école primaire. J’appris qu’ainsi

je provoquais les rires, et je continuai à l’appeler comme je l’avais fait quand

j’avais appris à parler. La force de l’habitude renforça aussi le sentiment que j’avais

de ne pas la voir comme « ma » mère.

Il se passa bien des choses ce mercredi où je cassai le vase violet qu’elle venait

de cuire et qui allait bientôt être emballé pour le vernissage de la Galerie d’Art

Rosália Bellini. Elle avait passé des mois enfermée dans l’atelier, à mouler les vases

hauts et filiformes. Les bambous sont verts et jaunes − le jaune de la photographie

qui est suspendue au mur de ma chambre ; mais s’ils avaient d’autres couleurs,

vous pourriez croire que cette collection de vases était une forêt de bambous colorés,

certains de la couleur de la terre glaise, rayés de rouge et d’orange, d’autres

entièrement bleus ou argentés. Le violet était le plus beau.

Une fois la cuisson terminée, elle m’avait laissée en train de dessiner sur la petite

table qui m’était réservée dans cet espace. Je sors, me dit-elle. Je le savais déjà,

car je l’avais très souvent entendue rire au téléphone, tandis que le ton de sa voix

diminuait. Je ne comprenais pas la langue que Querida parlait avec Moncheeer, en

ralentissant sur le « e », mais je savais qu’elle sortait toujours après avoir dit à bientôt.

Après qu’elle fut sortie de l’atelier, je montai sur une chaise pour voir le vase

violet de plus près. J’étendis la main très lentement pour le toucher avec douceur.

La chaise oscilla et, en essayant de retrouver l’équilibre, j’empoignai le vase, qui

vola et s’écrasa sur le sol. Peur et panique. Elle avait des accès de colère imprévisibles

qui m’emplissaient d’effroi. Si papa essayait de la calmer, c’était encore pire.

Au milieu de la dispute, je commençais à pleurer et Tamère m’ordonnait de me taire

et de disparaître. Disparais ! Tu as compris ? Ce jour-là allait signer ma perte... Peutêtre

pas. Jésus n’avait-il pas relevé et fait marcher un mort ? Les miracles existent,

comme disait souvent papa.

Je sortis de l’atelier, fermai soigneusement la porte et allai dans ma chambre.

De la fenêtre, je vis tante Rosália arriver avec un groupe d’employés pour emballer

les pièces. Ils s’en allèrent après avoir chargé le camion.

Vint aussi l’heure du dîner, qui se déroula en suivant une calme routine. Papa

m’emmena dans ma chambre, me donna un baiser sur la tête et disparut. Je me

reveillai paniquée à cause de leur dispute. Quand j’entrai dans le salon, le visage

de papa semblait grisâtre et Tamère pleurait. Tamère en train de pleurer ? Ce que

j’avais fait devait être très, très grave. J’étais préparée à la colère, mais ces pleurs

me faisaient profondément mal. Papa dit quelque chose d’une voix embarrassée.

J’écoutai avec attention.

-Pardon ? À quoi ça nous servirait ? Pense à un vase qui s’est cassé. Peut-il

être recollé ? Bien sûr. Mais il ne sera jamais le même.

J’inspirai avec le courage que je n’avais jamais su avoir.

-C’est moi qui ai cassé le vase.

Tous deux me regardèrent stupéfaits. J’eus l’impression que mon intervention

était déplacée. Il n’y avait pas de colère dans les yeux de Tamère, et dans ceux de

papa il y avait une énorme compassion. Le lendemain, Tamère déménagea chez

tante Rosália et, quelques mois plus tard, elle partit en France avec Moncheeer.

Elle m’envoya de nombreuses cartes postales de là-bas, mais elle ne vint jamais à

São Paulo.

Je lui rendis visite en 2007 lors d’un voyage à Paris. Elle était toujours aussi

élégante et elle se parfuma pour aller marcher avec moi au jardin du Luxembourg.

Elle semblait plus jeune que moi. Elle aimait encore les huîtres et le champagne.

Elle avait abandonné la céramique à la demande de « cher », qui avait perdu le «

mon » et le « e » prolongé. Je lui parlai du vase violet et elle se montra surprise.

-Rosália ne m’a jamais dit qu’il avait manqué un vase au vernissage. L’exposition

a été un succès.

Et elle se tut, enfermée dans des souvenirs dans lesquels je n’existais pas.

Tamère mourut cette année-là, en 2007. Soudainement. Comme un vase en terre

glaise qui vole, tournoie dans les airs et se brise en tombant. Aujourd’hui encore, je

souffre de ne pas avoir su la faire mienne.


Quand Lola raconte la leçon reçue par Leda


Leda et le professeur Cassiano Lobato se virent pour la première fois un matin

de juin 1983. Il était en retard, il entra dans la salle de classe, il enleva sa veste

et dit « bonjour » d’une voix ferme, interrompant le rire de Leda, qui discutait

avec moi. Du haut de ses dix-huit ans, elle possédait une expression qui enchantait

ses professeurs et ses camarades. J’imagine que Cassiano remarqua la peau lisse

et bronzée qui couvrait, telle la cloche d’un abat-jour, une source de lumière intérieure

qui lançait des reflets délicats sur le visage de Leda. J’imagine. Je ne peux

pas en être sûre. Je n’ai jamais discuté avec lui. Je sais seulement ce que j’ai vu et

ce qu’elle m’a raconté hier soir, vingt ans après ce qui s’est passé.

Leda regarda le professeur, grand et musclé. Elle divaga durant quelques minutes,

observant les fils grisonnants sur les tempes, qui contrastaient avec la peau

brune. Le nez fin. Les yeux verts collés à elle. Un homme encore plus attirant que

ce que nous avions anticipé quand nous nous étions informées du fait que Cassiano

viendrait remplacer le professeur de littérature anglaise, qui était parti à Londres faire

son doctorat. Oui, nous avions passé des heures à parler du plus beau professeur

du Brésil, d’histoires louches, peut-être seulement des rumeurs, et du livre qu’il allait

lancer en octobre, mais sur lequel personne n’avait aucune information. En ce matin

lumineux, Cassiano était là, devant nous, et nous pouvions l’analyser autant que nous

le voulions tandis qu’il se déplaçait d’un endroit à l’autre de l’espace déchiré par le

soleil diagonal qui entrait par la fenêtre entrouverte. À part son physique, qui se prêtait

à notre admiration immédiate, tout ce que nous savions de lui était de seconde main.

Il ne portait pas d’alliance. Était-il marié ? Vingt ans plus tard, Leda et moi nous rappelerions

cette matinée. Leda se souvenait d’elle-même, perdue dans ses divagations,

jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’il fallait écouter le professeur, si elle voulait être

la première à répondre à ses questions et, ainsi, garantir son intérêt pour elle.

Interrompant ses explications, Cassiano ouvrit un livre et lut : « Emma Woodhouse,

jolie, intelligente et riche, jouissant de confort et d’un tempérament joyeux,

semblait réunir quelques unes des meilleures bénédictions de l’existence terrestre,

et avait vécu vingt et un ans dans un monde dans lequel presque rien ne pouvait

l’affliger ou la perturber. » Ensuite, il demanda aux élèves si c’était un bon début

pour un roman. Je dis que j’aimais la phrase, parce qu’on pouvait voir en elle non

pas l’Emma que Jane Austen avait créée, mais Leda, ma première et meilleure

amie, une personne en chair et en os :

-Leda est plus jeune qu’Emma – ajoutai-je. – Mais, pour le reste, elle est exactement

pareille : belle, riche et habituée au succès facile.

Cassiano sourit. Séducteur ? Sournois ? Bien des années plus tard, Leda se

souvenait encore de ce sourire et du doute qu’elle avait eu que le professeur fût

un homme sincère. Mais, ce matin-là, l’enchantement l’emporta sur le soupçon, qui

s’évanouit aussitôt. Sa voix semblait venir d’un endroit lointain et menaçant et la

jeune fille l’écoutait, frissonnante.

-C’est possible – dit-il –, mais je veux que vous remarquiez la virtuosité de

l’ouverture choisie par Jane Austen. Lucide et rythmée, avec des nuances ironiques,

elle nous prépare à voir cette donzelle choir de son piédestal.

Leda sentit son estomac se contracter, oubliant que c’était Emma qui faisait

l’objet de la discussion, et pas elle. Deux semaines passèrent. Cassiano se révélait

être un professeur différent des autres, niant à Leda les applaudissements auxquels

elle était habituée. Mais elle pensait tout le temps à lui, jusqu’à ce jour où, la veille

de la fin du semestre, elle alla le voir dans son bureau et lui dit à bout-portant :

-Je suis amoureuse de vous.

Le professeur, comme toujours, sourit de ce sourire dont aujourd’hui encore Leda

ne sait pas s’il était d’ironie (de plaisir ? de malice ?), tandis qu’il lui recommandait :

-Mieux vaut laisser la porte ouverte...

Ensuite, il sembla réfléchir quelques instants, tout en maintenant ses yeux séducteurs

cloués sur son élève. Mais si les yeux disaient certaines choses, les mots

en dirent d’autres :

-Bon... Je ne peux que te souhaiter de bonnes vacances et bonne chance.

Quand Leda arriva chez elle, le téléphone sonna et c’était lui. Elle bafouilla.

Son coeur battit en un trot saccadé et, quand elle dit oui, merci, acceptant l’invitation

à déjeuner, sa voix sortit tremblante, presque comme un gazouillis dissonant.

Ensuite, elle éclata de rire et eut envie de danser. Elle virevolta. Elle rit de nouveau.

Elle croyait ne pas mériter un tel bonheur.

Lors du déjeuner, Cassiano commanda du filet de bar et du chardonnay pour

tous les deux. Il l’observa tandis qu’elle mangeait. Leda – rayonnante dans une

chemise en coton jaune et jupe plissée, courte et légère – remarqua qu’il n’avait

rien mangé et qu’il avait à peine touché au vin, tandis qu’elle s’efforçait de sembler

décontractée et d’avaler le poisson qui ne voulait pas franchir sa gorge. Cassiano

lui dit que l’autre professeur, avant de partir, lui avait laissé la clé de son appartement.

Ce n’était qu’une petite pièce, mais elle était propre et confortable ; et elle

était située près du restaurant.

-On y va ?

Ils marchèrent en silence jusqu’au grand immeuble qui se trouvait à quelques

centaines de mètres. Il donna son nom au portier. Ils prirent l’ascenseur jusqu’au

vingtième étage. Quand il ouvrit la porte, Leda vit, en même temps que le mur

couleur pêche, le lit recouvert d’un drap blanc. À côté, la porte de la salle de bains.

À l’autre extrémité, une petite table ronde et quatre tabourets face à la table de

bar qui séparait la chambre de l’espace où se trouvaient l’évier et le réfrigérateur.

Opposée à l’entrée, une porte-fenêtre donnait sur un petit balcon. L’appartement

n’avait pas de décorations, ni de livres ou d’objets personnels : c’était comme si

personne n’habitait là.

-Couche-toi – dit-il ; et il entra dans la salle de bains.

Elle étendit son corps sur le drap, leva les bras en arrière, posa le dos des

mains sur l’oreiller, et ferma les yeux pendant quelques minutes. Quand elle les ouvrit,

elle regarda Cassiano nu, qui se jetait sur elle. Surprise, se débattant, elle sentit

dans son cou le nez effilé et, sur sa poitrine, ses seins écrasés par le poids de l’homme.

Il plia sa jambe droite à la hauteur de son genou et introduisit avec force son

pied entre les cuisses désarmées de Leda. De ses mains affolées, elle essayait de

l’éloigner. Puis elle entendit l’autre coeur battre au-dessus du sien et elle remarqua

le tremblement du bassin de Cassiano. Un coup soudain et, dans son ventre, Leda

perçut qu’un mur s’écroulait. Mais, indifférent, il se souleva et, peu après, retourna

à la salle de bains.

Leda aussi se leva. Vacillante, elle lissa sa chemise et sa jupe froissées et fit

quelques pas en direction du balcon. Elle pencha la tête sur son épaule de façon à

l’appuyer sur la porte-fenêtre, et regarda les nuages qui se réunissaient, hâtifs. Là,

la poitrine lourde et la tête vide, elle écouta le bruit de la rue, réduit à un murmure

distant, ou à peine plus. Prêtant l’oreille, elle entendit les pleurs des gouttes qui

s’écoulaient du robinet à côté du réfrigérateur.

Quand Cassiano sortit de la salle de bains, il s’arrêta à côté du lit et vit la tache

rouge sombre sur le drap. Il le tira avec force et le roula en pelote sous son bras.

-Il faut que je m’en aille. Reste autant de temps que tu veux. Simplement, n’oublie

pas de claquer la porte quand tu sors.

Leda resta immobile, presque invisible, regardant la rue sans penser. D’en

haut, elle vit la silhouette réduite du professeur traverser la rue et entrer dans la

laverie d’en face. Le drap roulé en pelote, sur le point de s’échapper de sous son

bras, lui sembla un cygne tenu par le cou. Elle lui tourna le dos. Puis elle sortit et

ferma la porte.

Je me souviens que, le semestre suivant, Cassiano ne revint pas faire cours et

Leda était distante, mélancolique. Je lui demandai quelques fois si elle n’était pas

bien. Elle ne disait rien. Je n’insistai pas et le temps passa.

Hier, Leda me raconta la leçon qu’elle avait reçue, mais seulement parce qu’elle

s’était troublée quand je lui avais demandé si elle se souvenait encore du professeur

Cassiano.

-Dis donc – lui avais-je dit. – Tu savais que la police l’avait trouvé mort le lendemain

de son mariage ? Quelle coïncidence sinistre. J’ai toujours voulu te parler

de sa mort, mais quand c’est sorti dans le journal, tu étais déjà partie pour ta lune

de miel.





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