ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



Les petites-filles d’Ema


Author | Autor: Eugenia Zerbini


Translated by Mélanie Fusaro

Je pourrais écrire sur ma vie.
Les gens, pour la plupart, pensent que leurs vies donneraient de bons romans.
D’après ce qu’ils racontent, de nombreux écrivains reçoivent, oralement
ou par écrit, des récits de personnes qui voient leurs vies comme
des brouillons de livres. Toutes les vie sont-elles toujours, pour leurs propriétaires,
cette saveur d’expérience unique, digne d’être racontée ?
Comme moi, bien d’autres femmes doivent être nées par une chaude nuit
d’été, dans la première moitié des années 50. Leur enfance doit avoir été enregistrée
par des photos sur lesquelles elles portaient de petites robes délicates comme
de la barbe-à-papa, se balançaient sur des chevaux à bascule et parlaient dans des
téléphones en plastique. Mon histoire fut différente parce que mes parents eurent
une histoire différente.
Papa et maman disparurent après avoir été arrêtés, en 1970. C’est après le
Carnaval que tout arriva. Le mercredi des Cendres, nous étions revenus de voyage
l’après-midi et nous étions en train de dîner, plus tôt que d’habitude. On sonna à
la porte. J’en profitai pour aller à la cuisine prendre la crème de banane que nous
avions achetée sur le bord de la route et que je voulais manger au dessert. Tandis
que j’ouvrais le paquet et cherchais une assiette, j’entendis une agitation différente
dans le salon : mon petit chien aboyait ; mon père demanda, sur un ton dur : « Qui
êtes-vous ? » ; la domestqiue, qui avait ouvert la porte de l’entrée, s’exclamait : «
Mon Dieu, mon Dieu » ; et ma mère dit, à voix haute : « Chéri ».
Mon sixième sens me fit ouvrir soigneusement la porte de service et monter
jusqu’au dernier étage de l’immeuble. Je restai accroupie derrière la porte qui donnait
accès à l’appartement du concierge et à la buanderie.
Papa était brésilien, mais maman était issue d’une famille polonaise. J’écoutais
les histoires qu’elle racontait sur la guerre, les fuites et les cachettes, et je croyais
que ce que je venais de faire était ce qu’il y avait de mieux sur le moment. Simplement,
je ne savais pas que c’était la dernière fois que je voyais mes parents.
Il était avocat et défendait des prisonniers politiques. À cause de lui, maman
– qui était complètement folle de lui – s’était liée à des mouvements catholiques.
Ils s’étaient rencontrés à l’université, quand ils participaient à la JUC, comme on
appelait la Jeunesse Catholique.Elle n’était pas d’ici. Ses parents – pépé et mémé
– étaient venus de Pologne au Brésil après la Première Guerre Mondiale, mais ils
habitaient ailleurs. Maman n’était venue ici que pour faire ses études et avait fini
par y rester parce qu’elle avait rencontré mon père. Il était inscrit en Droit, et elle,
en Lettres. Ils se marièrent dès qu’ils furent diplômés.
Cachée, j’attendais que le concierge monte à son appartement. D’après mes
calculs, à cette heure-là, il devait être dans la loge. Après sept heures du soir, il
descendait et restait là jusqu’à dix heures, quand il était relevé par le vigile de nuit.
Je n’attendis pas beaucoup.
-Gamine, qu’est-ce que tu fais ici ? Lève-toi, ton père et ta mère ont été emmenés
dans une grosse voiture qui était dans la rue.
-S’il –vous-plaît, vous me laissez téléphoner à ma grand-mère ?
-Allons-y, mais tu vas téléphoner de l’appartement du cinquième étage. Les
gens sont sortis et m’ont laissé la clé. Ils sont allés à la plage.
-Votre téléphone est sur écoute ? Papa a toujours dit que le téléphone de chez
nous était sur écoute.
Je parlai avec ma grand-mère – l’autre, la mère de papa −, qui me fixa un rendez-
vous à l’angle de ma rue pour me prendre en voiture quinze minutes plus tard.
Elle insista pour que je ne passe chez moi sous aucun prétexte.
Le concierge m’accompagna et s’en alla rapidement après m’avoir confiée à
Mamie. Elle arriva en taxi, me prit, et donna l’ordre au chauffeur de nous emmener
jusqu’à un hôtel en centre-ville. De ses mains chaudes, elle serra ma main livide et
mouillée de sueur. C’était bien plus sérieux que ce que je pensais.
Nous arrivâmes à l’hôtel et, sans lâcher ma main, elle salua, charmeuse, le
réceptionniste.
-Bonsoir. Vous excuserez mon impolitesse, mais c’est que ma petite-fille et
moi venons de la province et la voiture est tombée en panne au milieu de la route.
Le chauffeur est resté là-bas pour essayer de réparer et s’occuper des bagages.
Après une journée d’aventures, nous avons réussi, je ne sais pas comment, à arriver
ici. J’ai besoin d’une chambre pour nous deux.
Elle plaça son sac à main, toujours très chic, sur le comptoir. Elle l’ouvrit et donna
sa carte d’identité à l’homme de la réception. Celui-ci étendit la main, enchanté.
La mère de mon père fut la plus belle grand-mère que j’ eus jamais vue.
Élégante et parfumée, jusqu’au jour de sa mort elle conserva une peau admirable
ainsi qu’un caractère fort mêlé d’un génie bienveillant. Hautaine, elle parlait avec
tous les « r » et les « l » de la langue portugaise correcte. Comme maman, elle était
folle de papa, son fils aîné.
-Viens ici ma petite-fille −, dit-elle en m’attirant contre son corps dès que la
porte de la chambre se fut fermée derrière nous. – Quel cauchemar !Je lui avais
bien dit que ça se finirait mal !
Il y avait une plainte dans sa voix. Nous restèrent serrées pendant un long
instant. Ma tête commença à tourner. Je me rappelai de nouveau les histoires de
l’époque de la guerre que maman racontait : lors d’une fuite acho que é isso mesmo,
une femme de sa famille avait sans le vouloir asphyxié son bébé, à trop le
serrer contre elle pour l’empêcher de pleurer.
-Mamie, où est-ce que papa et maman ont été emmenés ?
-D’après ce que tu m’as raconté, ils ont été arrêtés. Ils ont dû être emmenés
dans une caserne de l’armée. Dieu sait combien ils doivent souffrir à l’heure qu’il
est ! Et ce n’est pas faute de les avoir prévenus. Ton père était dans le collimateur
depuis longtemps. Écoute, ma chérie, faire très attention ne suffit pas, c’est pour
ça que nous sommes venues à cet hôtel. Les téléphones sont sur écoute, les maisons
sont surveillées, le pays est plein d’indicateurs de la police. Voilà ce que nous
allons faire : je vais commander le dîner ici dans la chambre, passer un appel sans
importance à une amie, comme si nous étions réellement une grand-mère et sa
petite-fille qui ont eu un accident sur la route.
-Je ne veux pas dîner.
-Ma chérie – elle changea de ton. Je ne t’ai pas demandé si tu voulais dîner.
Nous allons commander le dîner. Et moi... – elle fit une pause, qui m’inquiéta. – Je
ne voulais pas te rappeler qu’il est mon fils avant d’être ton père.
Imaginez donc, raconter mon histoire... Quand j’étais au lycée et que j’étudiais
encore au Brésil, j’allai à un festival de poésie parrainé non par mon école, mais par
une autre, qui se trouvait tout près la mienne. C’est un poète de grande taille, un
prince au teint nordique, tout de noir vêtu, qui ouvrit la présentation en commençant
ainsi : « Je viens de la génération des enfants trahis »... À la fin, j’entendis l’un de mes
camarades – il était très laid, portait des lunettes et il avait tellement de pellicules sur
ses épaules qu’on auraitdit du lait caillé – dire que le poète n’était rien qu’un joli pet
embelli par des rubans roses. J’appris par hasard que ce camarade, bien des années
plus tard, était devenu cinéaste, s’était exilé en France et s’était tué à Paris.
Et pourquoi ne pas écrire un livre cachée derrière un autre prénom? Pendant
des mois, par le passé, j’ai flirté avec cette idée. C’est l’époque où j’ai commencé
à travailler dans des banques. Tous les vendredis, je sortais déjeuner avec
des collègues et nous divaguions longtemps sur l’idée que j’avais semée : écrire un
livre qui serait présenté comme la traduction d’un original nord-américain. Le coeur
de l’intrigue serait la trésorerie d’une grande institution financière de New-York.
À l’époque où il n’était pas encore question de ce type de scandale, le groupe
ourdissait, à travers un processus de création commune et continue, une banque
imaginaire, compromise dans des opérations suspectes, en lien avec le trafic
d’armes et de drogue (un peu de guerrilla, qui sait ?).
Le président était dans la combine, mais l’un des directeurs commence à avoir
des soupçons. Son assistantese met à collectionner des indices des irrégularités.
Le chef de la trésorerie, qui habite avec sa famille dans une banlieue chic et qui est
l’illustration du couple parfait, a une liaison secrète avec l’un des traders, qui est
pratiquement son reflet dans le miroir : lui aussi marié, habitant avec une famille
idyllique dans une banlieue idéale.
Le titre – que j’imaginais imprimé en lettres dorées en relief sur un fond rouge,
au-dessus d’un billet de dollar vert – serait « Valeur de face » (du pseudo-original «
Face Value »). Le titre était de moi, ainsi que deux des personnages : Erik, le directeur
qui depuis le début soupçonne quelque chose, et Donna, son assistante carriériste.
Le premier, un charmant cinquentenaire, qui avait fait une très belle carrière à Wall
Street, mais avait perdu ses illusions parce qu’il avait été trompé par sa femme et
tout le monde le savait. Il buvait un peu trop et se demandait sans cesse pourquoi ne
pas tout envoyer en l’air, se la jouer à la Hemingway et s’en aller assister à des corridas
pour le reste de sa vie. Donna, l’assistante, était non seulement très canon, mais
aussi très efficace et très coquine. Cette femme superlative utilise toutes les preuves
qu’elle obtient en sa faveur et extorque toutes les promotions, toutes les augmentations
et tous les bonus possibles, ainsi qu’une carte de visite pour un nouveau job
bien meilleur, dans une autre banque, avant que le scandale n’éclate.
Même si je reprendrais cette intrigue, il y avait une sombre incontournable :
trop des mains avait tricoté la trame. Nous étions tous là, autour de la table du déjeuner,
à raconter des parties de l’histoire : on aurait dit des Indiens autour d’un feu
invisible, échangeant des pensées magiques qui avaient la vie courte et disparaissaient
en un souffle lorsque nous payions l’addition et partions. Le pire était que ce
monde, qui semblait original il y a quinze ou vingt ans, courrait le risque aujourd’hui
d’être banal. Des scandales financiers et des fraudes beaucoup plus sophistiquées
faisaient alors la une des journaux.
Et comme c’était dimanche, je décidai de passer la journée sans sortir de chez
moi. Je ne répondrais même pas au téléphone. Je peignai mes cheveux soigneusement
pour ne tirer aucun des points de suture. En démêlant les fils, je continuais
à penser au sujet auquel je réfléchissais avant de m’endormir : le XXIème siècle
comme le siècle des femmes. André Malraux croyait que le XXIème siècle serait
religieux, ou ne serait pas.
Mes amies me ressemblaient d’une certaine manière. Nous étions nées dans
les années commençant par 19, dans la période comprise entre la création, parrainée
par les États-Unis, de l’OTAN, à la fin de 1949, et l’ascension, soutenue par
l’Union Soviétique, de Fidel Castro au pouvoir à Cuba, une décennie plus tard.
Nous vivions en nous corrigeant, les unes les autres et nous-mêmes, quand nous
faisions cette référence au siècle passé, car pour nous l’expressiondéfinirait éternellement
le XIXème siècle. Le long, très long XIXème siècle.
Nous avons été jeunes au XXème siècle, à une époque où la jeunesse, pour la
dernière fois semble-t-il, s’était réunie autour de l’idée de construire quelque chose
de nouveau. En tant que femmes, nous avons contesté les valeurs d’une société
machiste, nous avons eu accès aux études et au travail. Et nous avons brisé des
tabous. Il est clair que nous avons eu nos précurseurs qui, comme dans les grandes
navigations, découvrirent les nouvelles terres, firent les expéditions initiales et les
premiers relevés cartographiques. C’est notre génération, toutefois, qui est venue
coloniser ce nouveau monde.
Telles des Mirandas shakespeariennes exultantes et pleines de vie, nous saluions
un continent nouveau et sauvage. Nous avons débarqué, cependant, avec des
provisions et des armes dont la date de péremption était dépassée. Je ne sais pas si
c’est vrai, mais j’ai entendu dire que Jung avait écrit que tout homme emporte avec
lui la queue d’un dinosaure imaginaire, héritée de nos ancêtres. Nous, baby-boomers,
nous emportions des voiles de rêves qui tombaient de nos chapeaux coniques
invisibles de fées : le voile ne cessait de s’accrocher, de nous tirer en arrière, et nous
dépendions de manière chronique de quelqu’un qui viendrait nous en débarrasser.
Bien que dans nos oreilles résonnassent, comme une Marseillaise, les accords
de la guitare de George Harrison saluant le soleil levant le matin de la clôture de
Woodstock, dans l’intimité de nos tiroirs secrets, jamais ouverts face au public
masculin, germaient des semences plantées durant notre enfance, échappées des
livres d’Andersen et de la comtesse de Ségur.
Nous sommes la première génération à avoir eu le pouvoir du choix. Mais,
jeunes filles, nous commencions à nous restreindre secrètement et volontairement
pour les fantômes invoqués, sous les sèche-cheveux du samedi après-midi, par la
lecture de textes gothico-érotico-sentimentaux, comme ceux publiés, en plusieurs
morceaux, par la revue Querida. Nous nous intoxiquions en secret avec les vapeurs
de royaumes et de marais lointains. Les battements de nos coeurs accéléraient
pour accompagner le rythme du halètement des seins des héroïnes des drames et
des aventures décrits devant nous. Qui ne se souvient pas d’Angélique, marquise
des Anges, comtesse de Peyrac, et de ses incroyables histoires ?
Sur cette question, le public formé par les jeunes filles se partageait schématiquement
en deux sections : celles qui avaient une grande sensibilité et beaucoup
d’ambition intellectuelle, celles qui avaient une grande sensibilité et une
moindre ambition intellectuelle (le milieu familial comptait aussi très souvent). Ces
dernières regardaient les films de Rock Hudson et de Doris Day, les films romantiques
italiens, lisient « Pollyanna » et « Polyanna grandit » et des romans-photo,
tandis que les premières, en plus de faire tout cela sans tambour ni trompettes, se
consacraient aussi aux arts nobles.
Au début de l’adolescence, j’eus un professeur de littérature française qui racontait,
à sa manière, la vie des auteurs qu’il considérait comme importants (il
n’aborda jamais, par exemple, les préférences sexuelles de Verlaine et Rimbaud), et
qui exigeait que les élèves lisent des extraits des livres dans leur version originale
et qu’ils les traduisent. C’est avec lui que je lus Madame Bovary pour la première
fois. Le texte donné était le mariage d’Emma. Aujourd’hui encore, je me souviens
de la traduction improvisée en classe : « Emma eût, au contraire, désiré se marier
à minuit, aux flambeaux.”
Madame Bovary m’a toujours fait de la peine. Est-ce qu’elle ne voyait pas que
son mari, Charles, lui était entièrement dévoué ? Elle pouvait gérer l’argent et la
maison, décider si elle brodait, jouait du piano ou lisait de la poésie. Pour lui faire
plaisir, ils avaient déménagé de Yonville à Tostes, où était née leur fille, Berthe,
prénom qu’elle avait choisi. Bien avant de dépenserdes sommes extravagantes
pour ses tenues, Madame Bovary aurait dû avoir une belle estampe, sinon elle n’aurait
pas séduit Leon, plus jeune qu’elle. Charles permettait même qu’elle s’amuse,
ne s’opposant pas à ce qu’elle danse avec un autre au bal, qu’elle se promène à
cheval avec Rodolphe, son premier amant, et qu’elle aille régulièrement à Rouen.
Pourquoi se chagriner et s’immoler, si elle avait tout pour être heureuse ?
Je fus profondément touchée par cette phrase traduite, même si, à cette époque-
là, où je n’étais encore que le brouillon d’une femme libérée, je rejetais l’idée de me
marier un jour. Cette désapprobation, toutefois, ne concernait pas l’abdication face à
un amour asservissant pour quelqu’un de très spécial. La méconnaissance, jusqu’alors,
du roman de Flaubert ne m’empêcha pas de comprendre son univers caché dans
cette phrase du début du texte qui était le sujet de notre devoir en classe.





to the top