ISSN 2359-4101

Brazilian Literature in Translation / Literatura Brasileña en Traducción

Issue / Numero

year/año: 2012
issue/numero: # 06



O Passeador


Author | Autor: Luciana Hidalgo


Translated by Rafaela Jaccoud et Clémence Homer

Afonso traîne les pieds sur la terre sèche, laissant derrière lui un sentier
d’empreintes zigzagantes. Une telle chaleur à cette heure de la
journée le fait songer à un désert inconnu. Ignorant le soleil, il avance
somnolent, les yeux rivés au sol. La tête vide, il se laisse conduire par
ses talons légers qui, eux, commandent le corps. Ils se posent, se relèvent, foulent
des ponts improvisés. Lorsqu’Afonso atteint la surface pavée, il s’arrête enfin et
contemple le paysage qui s’offre à lui. Là, tout est d’une solitude de béton. Il se
trouve devant le chantier de l’avenue Centrale, qui déchire le centre de Rio de Janeiro
comme un sourire édenté et pervers.
Plus il parcourt cette ville tailladée, profanée jusque dans ses moindres recoins,
plus il maudit la modernisation urbaine. Rio se civilise petit à petit, lit-il dans
les journaux et constate-t-il au quotidien. Jour après jour, la capitale brésilienne est
transformée en une sorte de Paris éclopé. Alors Afonso flâne, inspecte, veille sur
la dignité de cette ville qu’il croit être la sienne. Et à chaque pas, il s’aperçoit qu’il
perd sa place dans ce territoire métamorphosé, colonisé.
Il trébuche sur un tas de pierres portugaises, se heurte contre un bout de bois,
autant de signes révélateurs de sa fatigue. En effet, ce flâneur, fin connaisseur de
chaque repli, de chaque bifurcation, a marché toute la nuit. Les raccourcis, il les
découvre tous, même les plus récents, fraîchement gravés dans une cartographie
qui se redessine peu à peu. L’apathie de la nuit est propice à ces imprudences, elle
préserve l’anonymat. Afonso peut ainsi semer les gardiens et surveiller de plus près
les inventions architectoniques.
Pour lui, ces incursions nocturnes sont l’occasion de prendre congé d’un parallélépipède
qui lui a servi de rue, ou d’une fenêtre d’où s’est penchée un jour une
belle jeune femme, lançant au monde le plus trouble des regards. A chaque rue,
il dit adieu à des fragments d’un Rio qui s’écroule en cette chaotique année 1904.
Adieu, les draps jaunis des taudis, les bras bien sculptés des blanchisseuses,
l’odeur crasseuse des ouvriers. Adieu, leurs bruits, leurs rejetons, toutes ces misères.
On met la pauvreté au débarras, dans le coin le plus obscur de la capitale,
comme si en la dissimulant, on la faisait disparaître, cruel illusionnisme.
On s’attaque à la saleté et à la laideur avec le même acharnement qu’on emploierait
pour combattre le diable. Une fois achevée la ré-urbanisation de ce Paris
des Amériques, il suffira de blanchir la peau de la population brésilienne, de lui
éclaircir les cheveux et de lui peindre les yeux en vert ou en bleu, pense Afonso,
ironique, en enchaînant les phrases. Il marche le long de l’avenue, entre le rire et la
moquerie, étourdi par des idées à présent bien plus rapides que ses pieds.

L’homme est un bouffon qui danse sur des précipices, se répète-t-il plusieurs

fois en silence, alors qu’il tâche de se rappeler les mots exacts de Balzac recopiés

juste la veille dans son journal. C’est comme cela qu’il se sent ces derniers mois,

un peu burlesque, saltimbanque, tandis qu’il valse dans le malaise des frontières

extrêmes de la ville. Peut-être qu’il ne danse pas exactement, peut-être ne fait-il

que trépider. Alors, dans la journée, il évite les rues adjacentes aux chantiers, secouées

par les pioches des ouvriers en sueur qui travaillent sous l’oeil d’ingénieurs

en costumes bien taillés.

Son corps lui désobéit parfois, hésite devant les obstacles et les déviations,

perd l’équilibre au milieu des décombres. Dans quelques années, les chaussées

s’entrelaceront, de nouvelles constructions seront érigées, on cimentera la modernité

une fois pour toutes mais la silhouette d’Afonso cheminera toujours fébrile,

abattue par tout ce chaos. Quiconque le regarderait de plus près, lanterne en main,

s’efforçant de surmonter les petits obstacles d’une allure nerveuse, serait capable

de distinguer dans ses pas chancelants l’insécurité qui s’insinue.

C’est peut-être justement à cause de l’impact exercé par cette architecture

mouvante qu’il ne voit pas, un peu plus loin, une autre silhouette se matérialiser

progressivement dans son sillage. D’un pas moins incertain, elle longe l’avenue

qui profite du calme de l’aube avant de se soumettre à une nouvelle journée de

violence. Tous ces travaux meurtrissent la vanité citadine et exposent une intimité

à laquelle personne ne devrait avoir accès. Personne, à part Afonso, promeneur si

intime de cette charpente qui s’ébranle en même temps que lui.

Dans les premières heures du jour, seules ces deux ombres serpentent le long

du boulevard flanqué de bâtiments à moitié démolis. Sans s’apercevoir qu’il n’est

pas seul, Afonso fait un mouvement brusque, susceptible de confondre son suiveur,

et s’arrête devant des maisons en ruines. Il reste là plusieurs minutes à observer

des immeubles-squelettes qui, quelques heures plus tôt, alors qu’il était au

comble de sa joie bohème, auraient pu défier sa raison avec la danse macabre

qu’ils semblaient improviser. Mais ils sont sobres à présent (lui aussi), immobiles

comme ils devraient toujours l’être, et Afonso peut dévisager à son aise et sans

effroi les façades évidées.

Son regard traverse l’ossature des maisons pour mieux les observer, ainsi que

les fantômes cloués aux murs invisibles, incapables de faire leurs adieux. Il se pourrait

qu’il les voie, ces fantômes, avec tous leurs gestes, et même quelques âmes en

peine, et du coup qu’il se sente contraint à veiller sur ces anciens habitants attachés

à leur bric-à-brac, abandonné dans la hâte du déménagement. Expropriés par l’administration

publique, obligés de quitter leurs maisons, les corps sont partis mais

leurs traces sont restées, imprégnées de drames personnels et d’amours clandestins.

Passant la tête à travers une fenêtre brisée, Afonso s’applique à reconstituer les

biographies d’une population inexistante. Le rire qui s’échappe de sa bouche révèle

que l’inventaire de la démolition qu’il écrit dans le vent, dans le vide laissé par l’un

des premiers cortiços1 de la ville, est fait de comédie et de drame. Devant lui, dans

le coin à droite, une vieille fille pleure la mort de son unique prétendant. Dans le coin

opposé, un garçon souriant est assis sur le canapé du salon et attend son père qui

doit rentrer à la maison d’une minute à l’autre, après des années en prison.

Afonso est tellement absorbé par l’inquiétude de ses personnages invisibles

qu’il ne remarque même pas la présence de Sofia, qui guette sa solitude peuplée

d’âmes. Habitué à inventer des protagonistes et acteurs secondaires avec lesquels

il est à l’aise, presque intime, la présence d’une personne aussi concrète lui ferait

peut-être peur.

Elle reste en retrait, persuadée d’avoir fait un faux pas et d’être tombée dans un

repli du temps. Les heures se sont écoulées de façon si désaccordée depuis qu’elle a

décidé de le suivre en cette nuit labyrinthique. Dans ses allées et venues, la ville ne lui

a jamais paru aussi familière et aussi rude. Entre les faits et la fiction, entre ce qu’elle

voit et ce qu’elle imagine, Afonso lui paraît chaque jour plus insaisissable.

Sofia l’observe depuis longtemps. Bien avant cette nuit, elle suivait déjà ses

déambulations dans les couloirs remplis d’étagères de la librairie spécialisée dans

les livres d’occasion où elle travaille. Des trésors bibliographiques que se disputent

des lecteurs rendus voraces par la mélancolie. C’est le cas d’Afonso. Des centaines,

des milliers de livres, essentiellement d’auteurs étrangers, surtout français, se décomposent

dans un dédale sur lequel Tiago règne en Minotaure. Il est véritablement

irascible. Si certains le détestent, d’autres le haïssent franchement. Toutefois,

en raison de sa compétence, la majeure partie de sa clientèle le tolère.

Propriétaire de ce commerce de livres prospère rue Gonçalves Dias, dans le

centre-ville, Tiago accueille ses clients avec la brutalité d’un despote. Convaincu de

l’imbécillité humaine, il exploite la vanité des intellectuels dandy et surtout la futilité

de leurs épouses. Il ne rate pas une occasion de les ridiculiser, quel que soit le

sujet. Les gens ne peuvent que feindre de l’ignorer lorsqu’il énonce des absurdités

en affichant un sourire si beau et malicieusement naïf2 . L’essentiel pour eux, c’est

d’acquérir le Zola inédit, le dernier Flaubert, que ce soit pour le lire ou simplement

en faire un objet de décoration.

Tiago ouvre les portes de son établissement à neuf heures et les ferme à

dix-neuf heures. Il monte alors à l’étage, revêt son pyjama et s’assied pour dîner.

Lorsque les journées sont chaudes ou humides, il prend un bain et se lave les cheveux.

Si un client apparaît à la recherche d’un ouvrage, il enfile sa robe de chambre

et descend trouver le volume, exigeant une grasse compensation pour l’urgence.

Le bouquiniste dirige l’une des librairies les plus mouvementées de la ville, où savoirs

et mites se conjuguent sur des étagères qui ressemblent étonnement à des

carcasses de navires submergés. Soixante-dix mètres carrés d’insalubrité, mal

éclairés, qui exhalent le moisi et la poussière.

Les oeuvres y sont rangées dans un ordre illogique. Sofia, et depuis peu Afonso,

sont parmi les rares personnes qui parviennent à localiser ce qu’elles cherchent.

- Les rats de bibliothèque sont des rongeurs pernicieux – grogne Tiago dans

ses jours les plus sombres au jeune homme, son nouveau protégé.

De temps en temps, il prend Afonso de côté pour observer avec lui les bibliophiles

montrant leurs crocs, impatients de mettre la dent sur leur proie littéraire.

Le plus souvent, il leur suffit d’acquérir l’ouvrage rare, de le manipuler, de le renifler

et, dans le cas des plus frêles, d’éternuer. L’éternuement leur suffit, il témoigne

de l’austérité de l’ouvrage et en dispense presque la lecture. L’essentiel, c’est de

garder l’objet à portée de main, de l’extraire d’un serre-livres doré à la feuille rangé

dans la bibliothèque du salon et de le faire passer de main en main à l’occasion du

prochain dîner entre pairs.

Regarder Afonso au milieu des ruines de l’avenue Centrale, c’est, pour Sofia,

comme le voir entre les piles de livres émiettés de la librairie. Des personnages

issus de mondes figés l’accompagnent, ou le poursuivent, nourris par son imagination,

vampirisant ce jeune esprit plus abattu que la moyenne. Il se garde de

révéler la présence de ces êtres imaginaires pour rester à l’abri du ridicule. Il passe

la plupart de ses journées entre l’écriture et la lecture, hanté par des démons primaires

qui, parfois, lui apparaissent aussi en rêve et se forgent une identité au fil

des heures. Petit à petit, ils prennent corps, acquièrent une personnalité, une place

dans le monde, un rôle dans les intrigues qu’il compose.

La littérature est pour lui un moyen efficace de contrôler ces créatures bavardes.

À chaque fois que Sofia espionne Afonso en train de lire, elle parvient

presque à discerner les joies et les obscénités exprimées par le cortège qui l’entoure.

Il prend souvent des notes dans un carnet minuscule, toujours à portée de

main, qu’il sort de la poche de sa veste.

Il lit dans une agitation silencieuse. Sans dire un mot, il sourit, lâchant un rire

tantôt ingénu, tantôt ironique. Parfois il s’émeut, parfois il s’énerve. Par ses expressions

crispées, on peut deviner la trame du livre. La fin de l’histoire perd de son

secret. On entrevoit le Bien, le Mal, le bonheur, la souffrance, sans pouvoir pour

autant les distinguer clairement, tellement ils s’assemblent, s’introduisent l’un dans

l’autre, avec promiscuité.

Afonso laisse transparaître les émotions les plus frustes et les plus sublimes

dans une gestuelle économe mais accessible aux observateurs aguerris. Malgré

ses efforts pour se contenir, son corps trahit une angoisse, un malaise. Et lorsqu’il

interrompt sa lecture pour discuter avec Tiago, il dit ce qu’il a sur le coeur. Dans

cette société, il y a peu de gens qui disent réellement ce qu’ils pensent.

Avant que Tiago ne s’intéresse à lui, Sofia l’avait déjà remarqué. Afonso se

rend à la librairie presque tous les jours à seize heures. Il arrive du bureau dans

lequel il assure ses heures de fonctionnaire, flétri, bougon, vêtu toujours du même

costume mal coupé dont les ourlets pleins de poussière couvrent des chaussures

usées. Les semelles râpées à l’extrême dénoncent le flâneur3 englouti par les rues.

Il fait de sa veste un tas qu’il dépose dans un coin et s’assied sur un escabeau en

bois avec le livre choisi pour cette fin de journée.

Il compte trois heures sur la pendule de Tiago, le temps pour lui d’établir un

diagnostic sur l’auteur. Il prend la mesure des conflits et des personnages, cerne

les styles. Le bouquiniste l’autorise à se servir de son fond de commerce comme

d’une bibliothèque. Afonso lit, lit, lit, sans interruption, immobile. Recroquevillé sur

une marche, il ne bouge que les muscles de son visage, s’emportant parfois dans

des grimaces, jouant une pantomime sans public.

Il était évident qu’un jour Sofia finirait par tomber sur ce bouffon sans éclat,

accroupi ci ou là. Effectivement, c’est ce qu’il se produisit. C’était un soir où elle

s’acharnait à nettoyer les moisissures d’un volume de Voltaire. Alors qu’elle passait

un chiffon humide sur la couverture du Candide placé au bout de la dernière rangée

de livres, elle fit tomber par accident l’ouvrage de l’autre côté de l’étagère et

dut faire le tour du meuble pour le ramasser.

Une collision, un fracas. Et ensuite, la surprise, vite contenue. Afonso profitait

de l’endroit le mieux éclairé de la pièce, sous l’unique puits de lumière. Il lisait sous

cette verrière tapissée de mousse qui avait perdu sa transparence au fil du temps

et à travers laquelle le jour parvenait à peine à s’insinuer. Seuls des yeux vifs comme

les siens pouvaient déchiffrer des lettres aussi minuscules dans cette pénombre.

Dérangé par cette intrusion, Afonso se poussa sur le côté, en évitant de croiser

le regard de Sofia. Il avait acquis certains réflexes quand il avait affaire aux êtres

du sexe opposé. Il savait pertinemment qu’une fois le contact visuel établi, son

corps serait déstabilisé et qu’il rougirait, si tant est qu’il lui était possible de rougir.

C’est pourquoi il ne guigna même pas les chevilles de la jeune femme qui l’avait

percuté, dans une brève étreinte.

Le bas de Sofia se déchira dans sa chute. Le blanc lumineux de la peau de sa

jambe éblouit les yeux d’Afonso, qui s’empressa de se ressaisir. Elle s’excusa rapidement

puis sortit en ajustant sa robe, l’abandonnant à son théâtre solitaire. Comme

dans une chorégraphie, chacun replongea dans la torpeur de la librairie.



1. Habitation collective ou bâtiment dégradé, dont les pièces étaient louées séparément à des individus

ou des familles aux ressources limitées.


2. En français dans le texte.


3. En français dans le texte.





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